Projet en étapes
Première Étape
Type d'œuvre: Installation / Intervention publique
Support: Tente
Dimensions: 130 × 210 × 107 cm
Technique: Texte brodé à la main
Description
Dans cette première étape, l'œuvre se présente sous la forme d'une tente installée dans l'espace public. Sur sa surface est brodé à la main un texte autobiographique qui reconstruit des souvenirs d'enfance, des scènes domestiques et des liens familiaux façonnés par la précarité, le soin et la perte.
Le processus: Avant la construction de l'installation, les tentes ont été photographiées en pellicule argentique 35 mm. À partir de ces images, l'artiste a construit sa propre tente, sur laquelle elle a brodé le récit de son enfance. Ces photographies servent également de base à la seconde étape du projet.
La symbolique: La tente jette un pont entre deux mondes habituellement séparés : le foyer et la rue. Elle fonctionne à la fois comme un refuge intime et comme une structure exposée, déplaçant l'idée de "chez-soi" vers quelque chose de fragile et provisoire.
L'acte créatif: Le geste de la broderie — lent, répétitif et domestique — inscrit la mémoire sur un support précaire. La maison apparaît ici comme un corps, un héritage et une ruine : un legs transmis à travers des générations de femmes, marqué par l'instabilité matérielle et émotionnelle.
Texte Brodée
La chambre avait deux lits identiques, des oreillers en forme de cœur, deux couettes à fleurs, des tables de chevet assorties, des lampes roses.
Chaque soir, avant de s'endormir, quelqu'un venait nous dire bonne nuit.
Si c'était ma grand-mère, elle prenait son temps. Je la vois avec son thé de boldo à la main et la paille pour remuer dans la tasse. Je me sentais grande en buvant ce thé au parfum floral. J'aimais tous ses rituels et sa douceur.
Si c'était ma mère, tout était plus rapide : un baiser furtif, elle nous bordait sans redresser les draps, éteignait la lumière. Elle n'avait pas le temps. Pourtant, si elle était restée, j'aurais pu passer des heures à la regarder — je la voyais si belle et si triste à la fois ; la maternité n'avait jamais été faite pour elle.
Quand j'ai eu quatre ans, mes parents se sont séparés, la maison était en désordre, nous aussi.
L'imagination est devenue mon refuge. J'aimais jouer dans la cuisine, sauter et relier les carreaux inégaux aux triangles dessinés par mes pieds. Le toit était fait de tôles — je pouvais être au cœur d'une tempête même si seules quelques gouttes tombaient dehors. Enfant, j'aimais jouer avec ce que j'avais.
Je ferme les yeux très fort et je marche jusqu'au couloir d'entrée. Mes mains touchent les murs ; tout est rugueux, sans enduit, tout en ciment. J'arrête de faire semblant de ne pas voir, et tu es là, Grand-mère Yaya, avec l'arrosoir. Je touche les plantes une à une. Un frisson lent me parcourt ; mes mains ressentent une énergie chaude, et cet amour végétal me fait prendre conscience de la finitude de l'instant. Tu es là, faisant des gestes, souriante. Le va-et-vient entre le seau et l'arrosoir crée la vie.
Un héritage de ciment est tombé sur les femmes de ma famille. La maison s'écroule ; la précarité est au centre de nos vies.
As-tu déjà eu l'impression de ne plus pouvoir respirer ? Comme si les murs de ta maison s'effondraient sur ta poitrine.
Je me vois émerger des décombres, rejoignant ma lignée.
Devant moi, une porte avec le numéro cent vingt-deux. Dans cette maison vivait la fille que je ne suis pas.
Yaya, je suis les traces de tes pas. Je sais que je rassemblerai les fragments de notre essence.
Grand-mère, ne t'inquiète pas — je me tiens debout sur nos restes.
Deuxième Étape : À Louer
Type d'œuvre: Intervention urbaine / Action dans l'espace public
Support: Photographies imprimées en divers formats
Description
Dans cette seconde étape, intitulée À Louer, les photographies des tentes sont transformées en publicités immobilières. Les images adoptent l'esthétique, le format et le langage visuel du marché immobilier et sont affichées manuellement dans divers quartiers de Paris.
Détournement: En utilisant l'ironie, l'œuvre s'approprie les codes de la publicité immobilière pour créer un contraste saisissant entre la promesse d'un foyer et la réalité de la précarité du logement.
Visibilité: Là où s'affichent habituellement les annonces de vente et de location, apparaissent des abris fragiles.
Portée politique: Cette action cherche à souligner la crise du logement et la population urbaine croissante laissée sans accès à un toit. Le récit intime bascule dans l'espace public et devient collectif, dénonçant la violence structurelle d'un système qui transforme l'habitat en marchandise.
Conclusion
Au Milieu de Murs Fragiles est un projet en cours qui relie mémoire, territoire et héritage, où la maison apparaît comme un espace instable, mais aussi comme un lieu de résistance et de transmission.
